Page 92 - acte_2012_complet=2

This is a SEO version of acte_2012_complet=2. Click here to view full version

« Previous Page Table of Contents Next Page »
Laura Le Gall - Une icône insaisissable à l’écran : Bob Dylan dans
I’m Not There
, l’identité atomisée
91
« l’icône » n’est donc pas simplement chanteur reconnu ; à travers lui, c’est la musique folk,
ou encore la contestation des années 1960 que l’on entrevoit. Mais Bob Dylan est aussi une
« idole » : si l’on considère ce terme dans son acception la plus commune, il est un« chanteur
à la mode au point de faire l’objet d’un culte »
12
.
Tenter de percer un mystère enfoui derrière la façade de l’image et lui attribuer une
profondeur (
icône
), ou s’en remettre aux apparences et ne considérer l’image que pour ce
qu’elle donne à voir (
idole
) : voilà deux des préoccupations majeures du cinéaste Todd
Haynes et l’un des dilemmes principaux du genre
biopic
, qui oscille constamment entre ces
deux visions. C’est d’ailleurs souvent à propos de ce dernier point que se joue sa mauvaise
réputation critique. La question de l’interprétation est au cœur du débat : en privilégiant la
plupart du temps une technique de jeu qui consiste à imiter le plus fidèlement possible le sujet
original pour s’y substituer dans l’esprit du public, l’acteur tente ainsi de l’égarer. Bien
souvent, la qualité de sa performance se juge à l’aune de ce critère mimétique. Mais dans ce
cas, l’image est plate, il n’y a rien derrière : comme le fan qui voue un culte à son idole, le
spectateur est alors fasciné par la capacité de l’image à supplanter le modèle original. La
question du réalisme dans le
biopic
, comme dans toute fiction, se mesure pourtant à l’effet-
corpus, combiné à l’effet-genre : le vraisemblable, condition du réalisme, ne s’établit pas en
fonction de la réalité mais en fonction de films antérieurs, voire de films du même genre
13
,
même si, comme l’explique Benjamin Labé, cette question est épineuse et ambiguë dans le
biopic
: « On bascule en fait de la vraisemblance qui échappe à la plausibilité (puisque les
conventions génériques font qu’on ne se pose pas la question du « Serait-ce possible ? ») à
une vraisemblance fondée sur l’effectivité (« Est-ce bien arrivé ainsi ?) ».
14
Todd Haynes combine ces deux conceptions de l’image, et restitue ainsi Bob Dylan à
la fois en tant qu’icône et idole populaires. D’un côté, il emporte le spectateur dans cette
profusion étourdissante d’images, en faisant appel à sa mémoire cinéphilique. En effet, même
si le
biopic
est un genre subordonné au réel, il s’ancre dans la fiction, laquelle favoriser
l’adhésion du spectateur à l’univers représenté, et son identification au personnage. D’un
autre côté, la diversification des images, la multiplication des personnages et des segments
narratifs qui ne s’entrecroisent quasiment jamais empêchent l’immersion totale du spectateur
dans l’univers fictionnel, et l’arrachent continuellement hors du flux narratif. En ce sens, le
regard caméra de Cate Blanchett lors de sa dernière apparition à l’écran est à un signe de
12
Alain Rey (dir.),
Le Grand Robert de la langue française
, deuxième édition, 2001.
13
Jacques Aumont, Alain Bergala, Michel Marie, Marc Vernet,
Esthétique du film,
Nathan (3
ème
édition), Paris,
1999, pp.101-105.
14
Benjamin Labé,
op. cit.,
p.43.