Laura Le Gall - Une icône insaisissable à l’écran : Bob Dylan dans
I’m Not There
, l’identité atomisée
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recherche d’une identité sont au cœur de tous ses films ; il n’est donc pas étonnant que Todd
Haynes se soit livré à l’exercice du
biopic
à trois reprises :
Superstar : The Karen Carpenter
Story
(1988), moyen métrage
sur la chanteuse pop Karen Capenter dans lequel les
personnages sont incarnés par des poupées Barbie,
Velvet Goldmine
et enfin
I’m Not There
.
Briser l’unité du sujet
Pour retracer la vie très médiatisée de Bob Dylan, « porte-voix » d’une génération,
I’m
Not There
s’appuie sur le fragment, et se présente non pas comme un récit de vie, mais
comme un espace de questionnement d’une identité insaisissable, plurielle, forcément
lacunaire. Originellement sous-titré « suppositions on a film concerning Dylan »
(« suppositions pour un film sur Dylan »),
I’m Not There
est une mise à l’épreuve du
biopic :
son caractère hybride et impur, lié à ses fréquents croisements avec d’autres genres,
est ici exacerbé. De plus, Todd Haynes enfreint quelques règles habituellement appliquées
dans le genre, en optant pour une structure fragmentée et en multipliant les identités
narratives, allant ainsi à l’encontre de l’unité biographique du sujet, une des conditions du
« mode de représentation institutionnel du biopic »
2
.
I’m Not There
n’est pas construit de façon linéaire : la vie de son sujet, Bob Dylan, n’y est
pas mise en scène en suivant une trajectoire chronologique. Cette conception de la
représentation de la vie, à laquelle adhèrent généralement les biographies littéraires et récits
autobiographiques, pose problème depuis longtemps : Montaigne, par exemple, privilégiait
déjà dans ses
Essai
s la discontinuité et le fragment pour se raconter en toute honnêteté. En
1986, dans un texte polémique sur la biographie qui a fait date, Pierre Bourdieu convoquait
certains auteurs du roman moderne comme William Faulkner ou Alain Robbe-Grillet pour
rappeler à quel point il « est significatif que l’abandon de la structure du roman comme récit
linéaire ait coïncidé avec la mise en question de la vie comme existence dotée de sens, au
double sens de signification et de direction »
3
. Si son argumentation se déploie avant tout dans
le champ littéraire, il n’est cependant pas déplacé de la transposer au cinéma, où les
réalisateurs de
biopic
s rencontrent les mêmes problématiques. De l’impossibilité d’embrasser
une existence, de la restituer de façon cohérente et totalisante dans un récit traditionnel sont
nés des films multipliant les ruptures formelles, s’affranchissant de la narration chronologique
2
Benjamin Labé,« Vraisemblance et vérité :la question du réalisme et ses paradoxes » in
CinémAction
n°139
« Biopic : de la réalité à la fiction », p. 42.
3
Pierre Bourdieu, « L’illusion biographique » in
Actes de la recherche en sciences sociale
s, vol. 62-63, juin
1986, p.69.