Alban Jamin : De l’influence du ralenti sur la constitution des personnages de film, l’exemple des
chronophages.
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Bickle, par la routine de son métier, finit par percevoir le mouvement invisible des New-
Yorkais
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, et, s’intégrant dans un temps ouvertement cosmique, Roy Batty, le chef des
réplicants, déclare dans sa tirade finale : « J’ai vu tant de choses que vous, humains, ne
pourriez pas croire…de grands navires en feu surgissant de l’épaule d’Orion !». Ce savoir
supérieur fait des chronophages d’implacables contempteurs de leurs semblables.
Ils portent
en eux la tristesse de ceux qui connaissent une vérité, la plus souvent annonciatrice de la fin
d’un monde. Ils intègrent alors naturellement des scénarios fondamentalement tragiques.
Mort et libération
Face à l’impossibilité d’inventer une temporalité assez puissante pour contrecarrer les
forces des « figures de l’autorité », le chronophage s’abandonne à un narcissisme
menant à la
« dissolution de soi dans l’inflation de soi-même qui implique l’impossibilité d’une présence
réelle et la discrimination du présent »
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. Au grand mouvement épique, à l’épopée historique,
les chronophages choisissent le récit de la maladie et l’auscultation maniaque de leurs tares.
Roderick est victime d’une maladie nerveuse exacerbant ses sens, Bickle se croit atteint d’un
cancer à l’estomac et les réplicants sont de nature éphémère. Ils se prêtent donc à une étude
circonstanciée de l’évolution de leurs maux et cette attitude mène à une amplification
descriptive des actes que le ralenti prendra soin d’éterniser. Leur temps d’élection est celui de
la corruption et il n’est pas étonnant de constater que les chronophages intègrent
systématiquement dans leur environnement des dispositifs hérités des mises en scène de
Vanités picturales. Ainsi, Travis laisse pourrir les fleurs refusées par Betty dans son sous-sol,
J.F Sebastian, le concepteur des réplicants, vit entouré d’automates poussiéreux et de vestiges
du passés, et Roderick Usher abandonne son repas entamé pour jouer de sa guitare. Ils font
donc l’expérience d’un temps funèbre et cette expérience devient l’enjeu fondamental du film.
Leur mort est alors le grand moment de la révélation de leur programmation dilatoire.
Tuerie sanglante, dernier soupir sous une brume envahissante ou endormissement éternel sous
la pluie, l’instant de leur destruction au ralenti révèle les éléments telluriques, voire
cosmiques, qui les composent. Dans
Taxi Driver
, tout converge vers la destruction de Bickle.
La langueur de plus en plus diffuse qui infeste le film mènera à la séquence du massacre, à la
fois plongée en apnée dans l’horreur et aboutissement de la dilatation qui hante le film. Cette
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Dans le script de Paul Schrader (consultable sur la version Blu-Ray du film – Sony Picture
Entertainment), Bickle déclare voir les gens « faire les mêmes motifs » dans l’espace, jour après jour.
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Henri Maldiney,
Existence, crise, création
, Encre marine, 2002, p.105.