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Alban Jamin : De l’influence du ralenti sur la constitution des personnages de film, l’exemple des
chronophages.
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séquence emblématique du travail de pression et de décompression qui dynamise le récit se
conclura par Travis se suicidant symboliquement au ralenti. Il exhale alors un chuintement
proche d’une décompression, comme si la tension accumulée durant le film s’échappait de
son corps pour nimber l’atmosphère délétère du lieu. De même, la mort de Zhora, la
stripteaseuse réplicant de
Blade Runner
, synthétise les motifs funèbres du ralenti. Fauchée en
pleine course par les balles du détective Deckard, elle s’effondre en traversant lentement une
succession de vitrines remplies de neige synthétique. Le ralenti transfigure alors la souffrance
du chronophage pour lui accorder une grâce inattendue. Son corps s’allège, s’épuise pour
accéder à une involontaire plénitude. Raymond Bayer, dans son étude sur la grâce, rappelait
ainsi l’étonnante qualité que le ralentissement du mouvement opérait sur les corps :
« Poursuivant sa ligne, (le corps) ne la crée plus. La magie du pouvoir est en ce court moment
de trêve où il indique ainsi au regard des possibilités nouvelles, insolites mais éphémère.
Grâce du corps aux instants exemplaires : grâce où il est
mobile
et n’est plus
moteur.
»
26
Pour une
rythmanalyse
du personnage
Dans
Matière et mémoire
, Bergson évoque l’impossibilité de l’homme à saisir la durée
vaste et insécable qui fonde notre existence, mais rappelle que nous ne sommes pas égaux
face à la perception de cette temporalité supérieure. S’établirait alors une hiérarchie des êtres
en fonction de cette sensibilité plus ou moins accrue : « Il n’y a pas un rythme unique de la
durée ; on peut imaginer bien des rythmes différents, qui, plus lents ou plus rapides,
mesureraient le degré de tension ou de relâchement des consciences, et, par là, fixerait leur
places respectives dans la série des êtres. »
27
Au cinéma, cette catégorisation devient tangible.
Comme nous l’avons vu, préalablement à l’économie figurative qui régit le film, la vitesse de
défilement de l’image s’avère un choix déterminant dans l’invention du personnage. Dés lors,
on peut affirmer que les sujets au cinéma sont prioritairement définis selon un code, tant
génétique que rythmique, dont dépendrait leur degré d’adhésion à la norme chronologique du
film. Cette proposition demande de nouveaux outils méthodologiques pour concevoir les
modalités temporelles qui règlent les figures du film et pour réussir à élaborer, en reprenant le
terme de Gaston Bachelard, une
rythmanalyse
du personnage
28
. Le chronophage est un
modèle qui ne concerne pas uniquement nos trois exemples. Il inclut pleinement les sujets
26
Raymond Bayer,
L’esthétique de la grâce
, Tome I, Librairie Félix Alcan, 1933, p. 84.
27
Henri Bergson,
Matière et mémoire
, PUF, 1939, 7
ème
édition, 2007, p 232.
28
Gaston Bachelard,
La dialectique de la durée
, PUF, 1950, 3
ème
édition, 2001, p 129.