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Alban Jamin : De l’influence du ralenti sur la constitution des personnages de film, l’exemple des
chronophages.
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terme est ici à prendre selon deux acceptions : l’une spirite (ce personnage est doué de dons
extralucides), l’autre picturale (sa présence règle le régime plastique des films).
Le chronophage évolue dans un milieu en marge de la vie des hommes (un sous-sol,
les bas-fonds, un château en ruine) et ce personnage circule entre les actions, toujours en
désaccord avec le reste du monde. En revendiquant sa malléabilité au temps, il sert de
translation au récit en pliant son corps aux artifices dévolus habituellement au point de
structuration de l’intrigue. Bickle est ainsi frappé par divers effets visuels (surimpressions,
fondus, déphasages son-image) qui explicitent sa nature fantomatique et expriment les étapes
du récit vers la catastrophe. Mais c’est bien le ralenti qui définit prioritairement Travis tout en
révélant, grâce à sa puissance de déformation, le film comme objet structuré et
temporellement orienté. Cette ambivalence envers le médium se double d’une assurance
prophétique dans les actes et légitime le caractère démiurgique des chronophages. Ils donnent
l’impression d’en savoir plus, d’avoir, littéralement, un temps d’avance sur les autres.
Maurice Merleau Ponty explique ainsi dans
Phénoménologie de la perception
21
que la
dilatation est un acte naturel pour faire préhension sur les choses. Elle permet d’étendre son
influence, de composer un milieu virtuellement infini à conquérir par extension et préhension.
Les chronophages s’avèrent donc les discrets démiurges de leur univers, sondant les temps
morts, subvertissant la durée commune et exacerbant la force révolutionnaire de la suspension
dans l’économie tant narrative que figurative du film
22
. Pour reprendre le mot d’Epstein, au
ralenti, la tragédie se déplace et devient « anatomique » et c’est effectivement dans un
brusque recentrage du film sur un corps dilaté porteur d’une obsession que les chronophages
explicitent leur nature
hybrides
23
. Ils sont ainsi engendrés par un paradoxe temporel de
composition qui permet un discours analytique sur leur propre représentation. La distance
réflexive que génère le ralenti, cette figure créée par excès de photogrammes, provoque un
changement à la fois quantitatif et critique et rappelle la nature anachronique de toute image, à
la fois actuelle et résultant d’influences ou de modèles antérieurs. Souvent synonyme de
malédiction, le ralenti permet cependant aux chronophages d’hériter de sa fonction initiale
scientifique qui était de décomposer le monde pour mieux percevoir ses intimes rouages.
Dans
La chute de la Maison Usher
, Roderick est ainsi frappé de synesthésie, ce trouble
perceptif qui lui fait éprouver plusieurs sensations à partir d’une unique stimulation. Travis
21
M. Merleau-Ponty,
op.cit.
, p. 351.
22
Voir à ce sujet Giorgio Agamben,
Image et mémoire, écrits sur l’image, la danse et le cinéma
,
Paris, « Arts et Esthétique », Desclée de Brouwer, 2004, p.93.
23
Dans le sens donné par Tiphaine Samoyault, “L’hybride et l’hétérogène” in
L’art et l’Hybride,
Esthétiques, Hors-Cadre
, 2001.