Page 70 - acte_2012_complet=2

This is a SEO version of acte_2012_complet=2. Click here to view full version

« Previous Page Table of Contents Next Page »
Alban Jamin : De l’influence du ralenti sur la constitution des personnages de film, l’exemple des
chronophages.
69
personnages dans le film car leur devenir n’est pas supposé par une approche chronologique
ménageant l’explication d’une motivation à leurs actes. Ils incarnent un état qui, certes, se
développera, mais restera foncièrement le même. Il est à ce titre important de noter que ces
trois personnages semblent surgir
ex nihilo
dans le film. Il manque un temps en eux, celui de
l’origine ; l’arbre généalogique tordu et illisible de Usher, l’entretien d’embauche elliptique
plein de mystérieux sous-entendus de Bickle, voire l’insupportable génération spontanée dont
sont issus les réplicants de
Blade Runner
, sont autant de béances biographiques ménagées
pour mieux conférer aux plans dilatés, lacunaires et hypertrophiés, l’attachement
monomaniaque et vital à un but
18
. Une raison d’être artificielle se substitue alors à
l’impossibilité d’exister comme individu inscrit dans une bienfaisante descendance.
Dans son article « Trucage et cinéma », Christian Metz explique que face à un effet de
surimpression, « le spectateur ne peut voir l’effet optique seul, il verra les images affectées
d’un effet spécial comme d’une sorte d’exposant sémiologique
»
19
.
Dans le cas du ralenti,
catégorisé par Metz comme trucage, il semble que cet exposant sémiologique ait des vertus
neutralisantes. Si, comme Metz l’affirme, le cinéma offre simultanément dans ses images la
dénotation et la connotation, le ralenti permet de désunir les deux. Il provoque comme une
dissociation entre le corps et l’acte qu’il supporte, le sujet de l’action ne s’appartient plus
totalement, et son image est transformée par le ralenti.
Seule l’idée fixe qui anime les
chronophages émerge alors. En ces instants dilatés, le travail de l’acteur est durement mis à
l’épreuve, ce qui faisait dire à Scorsese à la sortie de
Taxi Driver
: « J’ai moi-même filmé tous
les plans rapprochés de De Niro, ceux où il ne parle pas, qui ont été tournés à 48
images/secondes pour faire surgir et exagérer ses réactions. Quel acteur pour exister face à un
tel procédé technique ! »
20
Médium et prophète
Porteur d’une idée fixe que
les vertus dilatoires du ralenti emblématisent, le
chronophage est doté d’une acuité démesurée lui conférant des qualités
médiumniques
. Le
pré-générique de
Crossing Guard
(Sean Penn, 1996), c’est bien durant sa déambulation au ralenti dans
la rue lors du générique que se définit ce personnage absent à lui même et aux autres.
18
Peindre pour Roderick, observer pour Bickle, survivre pour les réplicants.
19
Christian Metz, « Trucage et cinéma » in
Essais sur la signification au cinéma I&2
, Klincksieck,
2003,
p.174.
20
Roger Ebert,
Scorsese
, University of Chicago Press, 2008, p. 46.