Page 69 - acte_2012_complet=2

This is a SEO version of acte_2012_complet=2. Click here to view full version

« Previous Page Table of Contents Next Page »
Alban Jamin : De l’influence du ralenti sur la constitution des personnages de film, l’exemple des
chronophages.
68
à mal. La dilatation temporelle mène ainsi au point de curie du personnage
13
et permet un
travail tant plastique que scénaristique qui joue sur l’émiettement de sa cohérence figurative.
Grâce au ralenti, les chronophages se constituent prioritairement par l’exhibition et la
revendication agressive de traits permanents de leurs identités. Les aspects transitoires des
émotions ne sont alors plus que des variations superflues sur une trame dilatoire omnisciente
et fondamentale. Cette anémie temporelle renforce paradoxalement le caractère du
personnage. Comme le disait Jean Epstein « le ralenti (…) désanime et dévitalise les êtres,
efface les expressions les plus humaines de l’homme, chez qui il fait réapparaître et dominer
la vieille et sûre harmonie des gestes instinctifs. »
14
Pour le spectateur, il résulte de ce
processus d’épure l’impression d’assister au surgissement d’individus incarnant une conduite
unique, une idée fixe, souvent présentées dans un plan fondateur. Le ralenti devient une
opération de définition des qualités essentielles du personnage qui, s’il ignore souvent qui il
est, subit toutefois les effets d’une force déterministe qui guide implacablement ses pas.
Dans
Usher
, après une série de plans ralentis de ses mains, Roderick envahit
frontalement le cadre lorsqu’il s’approche en regard caméra de son tableau, durant sa
deuxième séance de peinture avec Madeline. Son lent mouvement de tête vers la toile exprime
parfaitement l’« œil large, liquide et lumineux au delà de toute comparaison » et le
« développement frontal excessif » que décrit Poe dans la nouvelle
15
. Le titre «
Taxi Driver »,
indique que le film de Scorsese réfléchit sur l’aliénation très américaine consistant à faire
fusionner l’homme avec un métier
16
. C’est contre ce déterminisme que va s’élaborer une
définition morale de Travis, principalement effectuée à travers l’usage du ralenti. Bickle
apparaît comme une instance perceptrice dés l’ouverture du générique, grâce à un plan de ses
yeux, filmés au ralenti. La découpe physique en gros plan qu’opère le cadre sur une partie de
l’anatomie du héros réduit toute ambivalence pour figer – dans le mouvement dilaté –
l’obsession majeure du personnage, éternel voyeur évoluant parmi les images honnies de la
ville. L’échelle de plan et la vitesse de prise de vue éliminent tout indice contradictoire qui
viendrait parasiter une exposition alors parfaite
17
. Ce protocole dilatoire « précipite » les
13
Température au-dessus de laquelle l’aimantation d’un métal est instable : les substances ferro-
magnétiques deviennent brusquement paramagnétiques.
14
Jean Epstein, « L’intelligence d’une machine » (1946) in
Écrits sur le cinéma
, Seghers, 1974, p.290.
15
Edgar Allan Poe, « La chute de la maison Usher »,
Œuvres en Prose
, NRF Pléiade, p. 342.
16
Lors de l’absurde confession à son ami Taximan « Wizard », celui-ci coupe court aux émois de
Bickle en lui assénant : « Lorsque tu as un job, tu deviens ce job. »
17
Ce plan dilaté peut arriver plus tard dans le récit, mais rétrospectivement, c’est bien lui qui
concentre l’essence du personnage. Par exemple, même si nous avons déjà vu Jack Nicholson dans le