Alban Jamin : De l’influence du ralenti sur la constitution des personnages de film, l’exemple des
chronophages.
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phase avec les soubresauts éprouvés par l’Amérique. Le ralenti marquerait ainsi la tentative
de retrouver un régime classique de représentation, mais l’usage même de ce procédé
ostentatoire trahit une forme d’échec, puisqu’il ne livre que le reflet déformé, et parfois
grotesque, de l’image-action traditionnelle.
Rétif à la lenteur qui envahit son univers et son être intime, Bickle tente ainsi de
vaincre l’engourdissement de ses gestes pour dégainer son arme et s’invente une armature
métallique intégrée à son bras qu’il va consciencieusement huiler. Paradoxalement, alors que
son corps se densifie et se concentre, c’est le film qui devient fou, comme en témoignent les
fondus et les divers faux raccords qui s’accumulent.
Taxi Driver
devient alors l’histoire d’un
film qui se désynchronise de
son personnage en quête de stabilité et d’efficacité. En témoigne
la très longue séquence où Bickle est comme empêtré dans une vague ralentie lors de son
expédition punitive finale. L’étonnant épilogue du film pousse cette logique à son terme: le
personnage croit mourir en martyr, mais il survit et devient une anodine petite célébrité locale.
Cette fin n’est qu’une variation supplémentaire sur l’identité de Bickle puisque le film le
montre en soldat réformé, taximan, personnage de comédie, cow-boy, amoureux romantique,
assassin politique, justicier… alors que Travis passe l’essentiel du film à attendre et à ruminer
dans sa voiture. Les réplicants de
Blade Runner
seraient comme l’aboutissement de cette idée,
car la société qui les conçoit, Tyrell Corporation, leur intègre à leur insu des programmes
biographiques, si bien qu’ils s’étonnent, par exemple, de savoir jouer du piano. Cependant,
derrière ce labyrinthique jeu d’identités, propice à de nombreuses variations scénaristiques, il
existe une constante fondamentale et constitutive des chronophages, une identité formelle
inhérente aux puissances du ralenti.
Une idée fixe faite homme
Le dérèglement de la vitesse de prise de vue implique donc une remise en cause de
l’intégrité identitaire du personnage. Si, comme l’affirme Merleau-Ponty
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, tout être est bien
« une durée de temps contracté », les vingt-quatre images seconde du film
permettent
effectivement de conserver cette contraction temporelle et de livrer des personnages à
l’indéfectible trame identitaire. Mais au cinéma, le personnage peut se confronter à différents
régimes temporels qui peuvent délier sa cohérence. Ainsi, au ralenti, l’unité du sujet est mise
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M. Merleau-Ponty,
Phénoménologie de la perception
, Gallimard, 1945, p. 469.