Adrienne Boutang : Réinventer la transgression, interroger la norme : stratégies de démarcation
dans le secteur indépendant du cinéma américain contemporain
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nettement sa singularité par rapport aux représentations
mainstream
de la sexualité, en
inversant radicalement la stylisation du début pour basculer dans un style naturaliste. Dans la
dernière partie du film, la mise en scène semble en effet déchirer consciemment sa façade
stylisée, pour la remplacer par un style « cinéma vérité » qui contraste fortement avec
l’esthétisation ambiguë de la première partie.
La culmination du film est donc logiquement le moment de rupture du contrat initial :
l’interdiction du passage à l’acte, les rapports entre les personnages devant demeurer ceux
d’un spectateur face à une interprète. L’abandon du pacte de départ, qui maintenait le client à
distance de la stripteaseuse, vient perturber l’équilibre fragile établi entre les personnages –
mais il risque aussi de mettre en péril le statut du film, son « profil » sophistiqué, en
accordant, en fin de compte, ce qui était censé être refusé : un rapport sexuel explicite, et un
échange entre les personnages qui transgresse l’interdit initial
.
Le film abandonne à ce
moment là son style visuel extrêmement travaillé pour adopter à la place un style « cinéma
vérité ». La caméra portée, l’image floue et décadrée, et surtout une modification de la
distance, donnent un désagréable sentiment de proximité, là où jusqu’alors la mise en scène,
extrêmement contrôlée, maintenait une distance, y compris dans les gros plans, qui relevaient
davantage de l’agrandissement fétichiste que du rapprochement.
Parallèlement à ces moyens qui relèvent presque du docufiction, le film prolonge sa
stratégie de frustration du spectateur entamée dans la première partie. La vision de l'acte est
d’abord remplacée par un gros plan sur le personnage masculin détaillant à la stripteaseuse
comment il a l'intention de lui faire l'amour. Lorsque les actes succèdent au discours, la
caméra reste braquée sur les visages des personnages. Dernière étape consommant la rupture
du pacte instauré entre les personnages, sans pour autant gratifier le spectateur de la vision
tant attendue d'un rapprochement physique et affectif entre les personnages, le basculement
dans une forme de naturalisme dysphorique
,
avec une scène de viol, filmée en contreplongée,
en plan moyen, sans musique, et soulignant la disjonction entre les personnages - on voit le
visage de la jeune femme tourné vers la caméra, statique et inexpressif, et, tête coupée par le
cadrage, le corps du personnage masculin, gesticulant de manière mécanique. La fin de la
séquence accentue la disjonction des personnages, leur faisant occuper chacun un bord du
cadre, tandis que la fille se masturbe silencieusement, par terre, sans qu'aucune partie de son
corps ne soit visible – renversement intégral du dispositif du début du film. Le film en revient
ainsi à une représentation réaliste de la sexualité, tranchant à la fois sur les fantasmes stylisés
de la première partie, et sur les attentes du spectateur : puisque le moment qui devrait combler
les attentes construites depuis le début du film est organisé de manière à contrecarrer le plaisir
du spectateur, tant au niveau narratif (il s'agit d'un viol, les personnages sont séparés par des
sentiments de haine et de rancœur qui l’emportent sur la dynamique du désir construite
auparavant) que du point de vue de la mise en scène. Là encore, la différenciation par rapport