Adrienne Boutang : Réinventer la transgression, interroger la norme : stratégies de démarcation
dans le secteur indépendant du cinéma américain contemporain
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caractérise, dans sa première partie, par la combinaison de la stylisation et de l'explicite, de la
nudité et du clair obscur ; il partage avec les thrillers érotiques hollywoodiens des années
1980-90 une représentation anti-naturaliste de la sexualité. Relèvent de cette esthétique la
fétichisation extrême du corps du personnage féminin, le jeu entre monstration et exhibition à
travers ses costumes (qui dénudent et voilent à la fois), la segmentation de son corps en gros
plans très érotisés (lèvres, jambes, fesses), et un dispositif redoublant, à l’intérieur de la
fiction, la dimension de spectacle, d'exhibition volontaire de son corps sous un regard
masculin. Dans la mesure où ce style, hérité de l’
erotica soft
, a déjà fait l'objet d'une
réutilisation par les films de studio, il devient nécessaire, pour un film indépendant, de se
distinguer de ces représentations qui l'ont précédé. D’une part, le scénario interroge, par des
dispositifs réflexifs, le voyeurisme ambigu de ces codes réduisant le corps féminin au statut
de spectacle, et substituant aux corps concrets leur image sublimée et morcelée – sans
toutefois renoncer à leur ambivalence initiale
.
Outre la réflexivité, le film choisit de pousser plus loin ces codes, dépassant les limites de
l’explicite. On peut relever, par exemple, lors du premier spectacle privé, un plan subjectif du
personnage masculin sur les fesses de la danseuse revêtues de latex, et laissant apparaître –
élément impensable dans le
mainstream
hollywoodien, tout particulièrement depuis le flop de
Showgirls
(Verhoeven, 1996)– quelques poils pubiens
;
plus loin, une scène montre la
stripteaseuse insérant une sucette dans son vagin. D'autre part, et suivant une logique inverse,
en quelque sorte, le film va incorporer à sa narration un élément qui va jouer au contraire sur
la frustration du spectateur : l'interdiction de l'acte sexuel, pendant les trois quarts du film,
remplacé par des substituts déviants, à la fois sulfureux et frustrants. Cette combinaison entre
l’explicite et la frustration apparaît également au niveau de la mise en scène. Le film joue
davantage sur la suggestion implicite, voire la confusion, laissant le spectateur libre
d'imaginer et de reconstruire ce qui se joue sous ses yeux (en opposition totale avec la
stratégie du « tout montrer » qui était celle de Larry Clark) ; une séquence, sur l'interprétation
de laquelle les critiques divergent, montre ainsi, en clair obscur, la jeune femme accomplir le
fantasme de son client en passant un glaçon le long de son corps ; on ne verra à l'écran que,
«
reaction shot
» évocateur, le visage convulsé de douleur du personnage masculin. Wang
fait ici un usage de l’implicite et de l’ellipse qui diverge totalement de celui qu’on peut
trouver dans le
mainstream
hollywoodien. Dans les
erotic thrillers
, les blancs sont à la fois
pudiques et parfaitement reconstituables, transparents ; leur seule fonction est d’atténuer la
force évocatrice des scènes sexuelles explicites. Là, au contraire, la représentation est à la fois
paradoxalement obscène et opaque : il s'agit de ne pas tout montrer, de créer une
représentation confuse, tout en clair-obscur, non pour atténuer, suggérer, mais pour laisser
l'imagination du spectateur imaginer des perversités dont il n'aurait pas idée, proprement
irreprésentables... et suggérer l'idée d'une perversité indicible, en combinant frustration du
spectateur et imagerie corporelle explicite. La répartition entre ce qui est montré et ce qui est
caché diffère ainsi de ce qu’elle est dans les films
mainstream
. Il reste au film à marquer plus