Tanguy Bizien : Le regard et la voix de la rumeur dans
Le Corbeau
d’Henri-Georges Clouzot
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Interprétant la circulation d’une pancarte à la manière du signifiant « lettre volée »
analysé par Lacan « dont le déplacement détermine les sujets dans leurs actes »
3
, Alain
Bergala souligne que « les personnages se trouvent soumis, à ce moment-là, à une autre
logique, plus forte qu’eux. Dès lors qu’ils sont pris dans le processus de la contagion, ils
cessent d’être les acteurs de leur propre scénario, pour devenir les agents de circulation de
quelque chose, de l’ordre de la lettre, dans l’échange ou la circulation symboliques »
4
. Ces
mots décrivent à merveille ce qui se déroule chez Clouzot à mesure que la lettre circule. Une
fois la lettre parvenue à destination, c’est-à-dire au plus près du corps de Marie Corbin, cette
dernière est désignée comme le bouc émissaire. La rumeur sonore s’amplifie alors jusqu’à son
arrestation.
Le bruit de la foule en colère établit un pont sonore entre le dernier plan du cimetière
et le plan suivant dans l’enceinte de l’hôpital, lieu de travail de Marie Corbin. Cette liaison est
doublée d’un fondu enchaîné entre le corps de la mère et un insert sur la une d’un journal qui
publie sa photographie avec ce titre : « De l’encre qui fait couler du sang ». Comme nous
étions passés de la rue au cimetière, nous passons du cimetière à l’hôpital par le biais d’un
fondu enchaîné sur un insert.
On retrouve la foule massée contre les grilles de l’hôpital réclamant à cor et à cri
Marie Corbin. La foule scande « la Marie, la Corbin, la Marie Corbin » en un rythme saccadé
qui finit par déborder l’image. De la foule visible, on passe à une foule uniquement audible
tandis que l’on découvre Marie Corbin courant seule dans les rues désertes. Telle une bête
traquée, elle se retourne, apeurée par les cris de foule qui se rapproche. Clouzot joue de
nouveau sur l’intensité sonore et, en sept plans, passe d’un murmure à peine audible à un raz
de marée sonore qui submerge le corps de Marie Corbin. Le terme « raz de marée » fait
référence aux vertus liquides du son dont le propre est de se propager à la manière de l’eau
comme l’écrit Jean-Luc Nancy pour qui « le
présent sonore est un présent en vague sur un flot
[qui] ouvre un espace qui est le sien »
5
.
3
Jacques Lacan,
Le Séminaire sur « La lettre volée »
, in
Ecrits
, Paris, Seuil, 1966, p. 30.
4
Alain Bergala, « La contagion », in Jacques Aumont (dir.),
L’invention de la figure humaine. Le cinéma :
l’humain et l’inhumain
, Conférences du Collège d’histoire de l’art cinématographique 1994-1995, Paris,
Cinémathèque française, 1995, p. 16.
5
Jean-Luc Nancy,
A l’écoute
, Paris, Galilée, 2002, p. 32.