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Tanguy Bizien : Le regard et la voix de la rumeur dans
Le Corbeau
d’Henri-Georges Clouzot
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Les rues désertes apparaissent particulièrement propices à la réverbération vocale qui
décuple l’effet sonore, donnant l’impression de milliers de voix indistinctes, se propageant à
la manière d’une vague emportant tout sur son passage. L’indistinction des voix prises au sein
d’une même enveloppe sonore renvoie non seulement à l’effacement des déterminations
individuelles par la circulation de la lettre, mais également au statut de l’écriture anonyme
elle-même qui n’est assimilable à aucune voix en particulier. Du côté de la voix narrative, le
sujet d’énonciation ne renvoie à aucune instance déterminée et déterminable. Contrairement à
la lettre classique, la lettre anonyme n’engage aucun « sujet d’énonciation historique » au sens
de Käte Hamburger pour qui « la lettre est un document historique qui témoigne d’une
personne individuelle »
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. N’engageant aucune responsabilité énonciative, la lettre anonyme
dégage les habitants de toute responsabilité individuelle. Le « je » vide du corbeau est investi
par un « on » collectif qui permet à chacun de s’emparer de la rumeur tout en l’amplifiant, au
double sens d’exagération et de poussée sonore. On peut donc analyser la séquence de la
manière suivante. Au contact de la lettre, les personnages se connectent entre eux et perdent
leur individualité au profit du groupe. Cette logique est renforcée par l’absence d’ancrage
énonciatif de la lettre anonyme qui favorise l’émergence d’une voix unique et sans origine
autre que matérielle. La rumeur prend alors la forme d’un agrégat sonore semblable à la boule
de neige qui ne cesse de grossir en roulant. La lettre anonyme est donc porteuse de désordre
en même temps qu’elle définit un groupe constitué en circulant, le contact physique ne créant
pas de la relation, mais de l’indistinction. Le présent sonore « en vague sur un flot » définit
son propre espace, non seulement parce qu’il l’occupe, mais parce qu’il le modifie en
l’occupant. C’est dans cette articulation que réside le mécanisme de la rumeur : sa
transmission est l’agent de sa modification. L’autre force de la rumeur est d’agir sur les
croyances de chacun jusqu’à se substituer au réel lui-même. Ce qui n’était qu’un bruit devient
réalité et, dès lors, il est quasiment impossible de faire machine arrière.
On se souvient que Clouzot passe du cimetière à l’hôpital par l’intermédiaire des
voix, mais aussi grâce au fondu enchaîné sur la une du journal. Cette une officialise le bruit,
en quelque sorte, comme elle authentifie les effets de la rumeur. Il ne s’agit plus uniquement
d’une parole répétée et amplifiée, mais de son résultat qui influe sur le cours des événements.
6
Käte Hamburger,
Logique des genres littéraires
, Paris, Seuil, 1986, p. 48.