Tanguy Bizien : Le regard et la voix de la rumeur dans
Le Corbeau
d’Henri-Georges Clouzot
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La voix de la rumeur
La main innocente d’un enfant s’empare de l’enveloppe restée à terre et l’on découvre
le texte de la missive adressée à tous les habitants de la ville. Le corbeau y fait de nouveau
référence à son pouvoir oculaire en indiquant qu’il « suit l’enterrement ». Plus que le texte lui-
même, c’est la circulation de la lettre qui importe par la suite.
Clouzot nous fait passer de la rue au cimetière par l’intermédiaire d’un fondu enchaîné
sur l’insert. La lettre est entre les mains d’un homme qui assiste aux obsèques. On découvre
une foule compacte massée autour du préfet lisant un texte, tandis qu’au premier plan,
l’homme passe la lettre à sa voisine. La missive tombée de la couronne funéraire se met à
circuler de main en main. Les plans alternent entre le préfet qui fait son discours et la lettre
qui continue de circuler et qui, peu à peu, se rapproche du cœur de la foule. Elle l’atteint assez
vite jusqu’à apparaître au premier plan, apparition matérielle qui coïncide avec le mot
« vengeance » prononcé hors-champ par le préfet. Le mot déclenche une rumeur sonore,
première poussée qui peu à peu va s’amplifier, les voix des habitants commençant à s’élever
et à se mêler entre elles. D’un geste, le préfet fait revenir le calme et reprend son discours
dans un silence total. Une deuxième salve sonore vient rompre le silence lorsqu’il prononce le
mot « corbeau » hors-champ. Cette fois, c’est le corps de Marie Corbin qui apparaît au
premier plan, manière de connecter l’accusation avec le corps de l’accusée. Clouzot crée de
nouveau une association visuelle entre la lettre parvenue au centre de la foule et le corps de
Marie Corbin dont les gens se détournent comme si elle était porteuse d’un virus. La rumeur
monte d’un cran, mais cesse jusqu’à disparaître lorsque le préfet reprend la parole. Il achève
son discours par « Tu seras vengé », formule qui déclenche une troisième salve sonore, plus
forte que les précédentes. Les barrières de la bienséance s’effondrent alors, pour laisser
uniquement place aux accusations directes : « c’est elle le corbeau » lance un homme,
déclenchant le tumulte des voix et la levée de la censure. La logique collective prend le pas
sur la logique individuelle, comme sous l’effet d’une poussée pulsionnelle dont le cri est
l’unique issue. La circulation de la lettre enclenche une situation similaire à une séquence de
Vous ne l’emporterez pas avec vous
de Frank Capra (Etats-Unis, 1938) analysée par Alain
Bergala. Dans son étude, ce dernier s’inspire du
Séminaire sur « La lettre volée »
de Jacques
Lacan pour mettre au jour ce qui se joue symboliquement chez Capra.