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Tanguy Bizien : Le regard et la voix de la rumeur dans
Le Corbeau
d’Henri-Georges Clouzot
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La composition du cadre rappelle le plan de serrure au début du film et se connecte
avec lui selon la logique de l’œil américain mise en place par Clouzot, la subjectivité de
l’image reposant uniquement ici sur la matérialité de la couronne. En choisissant un tel angle
de prise de vue, Clouzot insiste sur la sensation de présence diffuse associée à la matérialité
oculaire figurée par la couronne. La force du cinéaste est de parvenir à construire un
sentiment de surveillance par une présence impalpable, tout en lui offrant une localisation qui
joue symboliquement le rôle d’un œil. D’un côté, la présence de la lettre s’apparente à l’œil
du corbeau capable de voir à distance, de l’autre, sa présence dissémine la sensation d’un
regard.
Le raccord suivant est un plan rapproché sur l’arrière du corbillard d’où finit par
tomber l’enveloppe. Le point de vue se modifie alors et l’on découvre les personnages vus
depuis l’endroit où se situe approximativement l’enveloppe tombée à terre. Clouzot place sa
caméra au sol et, en contreplongée, filme les expressions des personnages qui la regardent
avec terreur. C’est donc bien la lettre qui voit, aussi bien depuis l’intérieur du corbillard que
depuis le sol. Une fois à terre, c’est son pouvoir d’attraction visuelle qui est exploité par
Clouzot, la lettre appelant et provoquant les regards. Elle apparaît tel un prisme au travers
duquel le spectateur regarde les personnages subir son influence. La lettre anonyme est une
prolongation matérielle de l’œil du corbeau qui, en multipliant les missives, accroît ses
possibilités de surveillance.
Lorsque le maire tente de ramasser la lettre tombée à terre, le préfet l’en empêche
fermement, son geste traduisant un sentiment de défiance et de peur face à l’objet. Ce n’est
pas seulement le contenu qui est craint, mais la matérialité du papier elle-même. Le reste de la
foule imite le préfet et contourne l’enveloppe. Seule Marie Corbin s’arrête et la fixe tandis
que le flot des corps la dépasse. Une association visuelle s’établit alors entre la fixité de la
lettre, qui fend l’écoulement de la foule en deux à la manière du rocher scindant le flux de la
rivière, et le corps immobile de Marie Corbin. Les nonnes qui la suivent s’écartent de son
corps, en la dévisageant, au moment où elles la dépassent. Ce n’est plus la lettre qu’elles
évitent, mais Marie Corbin qui devient officiellement le corbeau aux yeux de tous.