Marie-Laure Rossi : Marguerite Duras devant la télévision
119
Cette personnalisation du débat politique est caractéristique des évolutions des années 1980 ;
elle serait liée, selon les historiens, à la médiatisation de plus en plus importante des hommes
politiques. Mais cette personnalisation représente aussi une évolution dans l'engagement
littéraire tel que l'avait promu Jean-Paul Sartre à la sortie de la Seconde Guerre
m
ondiale. Dans
sa pratique de l'engagement, les choix d'expression littéraire doivent être mis au service des
idées à défendre. Lui-même s'est considéré comme compagnon de route du PCF et en a
souvent soutenu les idées, autant que sa conscience le lui permettait. Au contraire, Marguerite
Duras se distingue très fermement de cette forme d'engagement.
Sartre, Beauvoir et bien d'autres en étaient à ce stade qu'ils confondaient
avec un stade " politique ", la
simplification
marxiste des problèmes sociaux
- économico-politiques - de la planète. Quand on y pense on est confondu,
on rit
13
.
Alors que Jean-Paul Sartre dominait l'opinion intellectuelle en se montrant engagé aux côtés du
PCF, Marguerite Duras a fait l'expérience d'un véritable désenchantement par rapport à cette
idéologie. Après avoir été un temps adhérente du parti, elle en a été exclue et a refusé d'inscrire
son œuvre dans un projet politique particulier. Sa manière de s'intéresser aux questions
politiques et sociales et de prendre part au débat public entre en harmonie avec la période
historique qui s'ouvre par l'élection de François Mitterrand et la mort de Jean-Paul Sartre et
dont on a dit qu'elle vivait la fin des utopies : si les grands discours politiques ont failli, c'est
peut-être qu'il est nécessaire de restaurer la place de l'individualisme que ces projets avaient
sacrifié.
Dans cette perspective, Marguerite Duras construit, au fur et à mesure des textes, un ton
original, que l'on a pu accuser de narcissicisme. Elle revendique son statut d'écrivain
médiatique et ses relations personnelles avec François Mitterrand. Elle adopte une écriture
proche de l'oralité, parfois même assez relâchée. Tout cela a pu irriter certains, mais cela
témoigne aussi d'un jeu avec les codes journalistiques dominants afin de restaurer une parole
vécue comme plus authentique et d'instaurer un lien intime avec le lecteur. Dans
La Vie
matérielle
, l'auteur dénonce le caractère artificiel de la parole télévisuelle.
Peut-être que si l'on entendait tout le temps un vrai langage tenu par des
personnes sans rôle à jouer, qui parleraient entre elles des choses de
l'actualité, on ne pourrait plus les supporter à la télévision. Elles ne seraient
pas assez décalées, pas assez marginales, trop vraies. On se tient devant la
télévision parce que là on y ment obligatoirement sur le fond et sur la
forme
14
.
13
.
Ibid.
, p. 21.
14
. Marguerite Duras,
La Vie matérielle
,
op. cit.
, p. 129.