Marie-Laure Rossi : Marguerite Duras devant la télévision
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famine en Ouganda, elle ressent les images comme un vecteur plus efficace que les mots pour
comprendre l'événement.
Si je pense quelque chose, j'ignore quoi, je suis incapable de l'énoncer. Je
vois. Je fuis ceux des gens qui au sortir d'apprendre ces choses ou de les voir
savent déjà penser, et quoi, et quoi dire, et comment conclure
7
.
Dans ce moment, la verbalisation et l'analyse semblent des obstacles à la compréhension de
l'événement dans sa dimension tragique. La compréhension du monde semble relever d'un en-
deçà du langage, dont les images font résonner les enjeux inconscients. Cependant, un peu plus
tard dans l'été, au moment de la grève de Gdansk, le rapport s'inverse.
L'Ouganda, chacun peut le voir. Gdansk, non, presque personne ne peut voir
ce qu'est Gdansk. Tout à coup la vérité éclate presque personne n'est encore
capable de ressentir le bonheur de ce qui se passe à Gdansk. Je suis seule, et
dans ce bonheur
8
.
Pour les événements survenus en Pologne, l'écrivain se positionne en opposition par rapport
aux images transmises par les médias, dans une compréhension quasi mystique de l'événement
dont elle seule, ou presque, pourrait transmettre la portée aux lecteurs. Cette compréhension
s'appuie sur le système de valeurs de l'écrivain : " Les gens ne savent plus voir le bonheur
qu'est Gdansk parce qu'il est de nature révolutionnaire et que la pensée révolutionnaire a quitté
les gens.
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" L'intérêt du regard littéraire transmis par Marguerite Duras aux lecteurs de
Libération
serait donc dans sa capacité à ne pas regarder l'événement tel qu'il est présenté dans
l'ici et maintenant par les médias, mais à porter un regard au-delà des faits identifiables, appuyé
sur une certaine éthique individuelle qui transforme sa signification.
Familière de l'expression littéraire et cinématographique, Marguerite Duras porte un
regard critique sur la manière dont la télévision représente les événements et sur le sens que
celle-ci leur donne par des choix discursifs considérés comme restrictifs. Ainsi se révèle la
valeur politique des écrits que nous étudions, dans la mesure où leur enjeu ne consiste pas
seulement dans la production d'un discours axiologique sur les programmes télévisés mais dans
la compréhension des événements qui animent l'espace publi
c
national et international.
Dès son apparition, dans les années 1960, la télévision a été perçue par les hommes
politiques comme un enjeu majeur de la communication démocratique, à tel point qu'elle a
longtemps été contrôlée par l'Etat, sous Charles de Gaulle et Georges Pompidou. Les écrits
7
.
Ibid.
, p. 46.
8
.
Ibid.
, p. 60.
9
.
Ibid.