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Marie-Laure Rossi : Marguerite Duras devant la télévision
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sensible à la construction technique de la communication audiovisuelle et s'interroge sur la
concordance entre les choix opérés par le réalisateur et la nature de ce qui est montré. C'est
notamment ce qui fait, à ses yeux, la qualité du documentaire de Michelle Porte consacré aux
lettres rédigées par la Princesse Palatine, à Versailles, pendant le règne de Louis XIV.
Le printemps du tournage a été sans soleil. On devine que c'est le printemps
au jauni de perle fine de la lumière. Celle-ci est souvent voilée. Et Versailles
est d'autant plus vide. Versailles a été montré ici de la même manière qu'il a
été fait. La méthode est la même, classique : calme, droite. Les mouvements
de la caméra sont d'une perfection également classique. Ils sont larges, le
tracé de ses courbes est toujours d'une régularité parfaite comme dessiné au
trait
5
.
Marguerite Duras transmet au lecteur une perception de cinéaste sensible à la lumière, aux
mouvements de la caméra, plus tard au travail de mise en voix. Ce goût pour des programmes
d'une belle qualité technique se prolonge par une très grande acuité dans le décryptage de la
dimension symbolique des images. Dans
L'Été 80
, elle évoque les reportages télévisés diffusés
à propos de la famine en Ouganda :
Ainsi nous regardons l'Ouganda, nous nous regardons dans l'Ouganda, nous
nous regardons dans la faim. Certes, ceux-ci sont très éloignés déjà dans le
voyage de la faim mais nous les reconnaissons encore, nous avons
l'expérience de cette donnée, nous avons vu le Vietnam, les camps nazis, je
l'ai regardée dans ma chambre à Paris pendant dix-sept jours d'agonie. [...]
C'est nous cette dernière apparence de l'homme, son dernier état. Ils ne sont
plus que connaissance et écoute de cela qui se passe en eux, tout comme s'ils
en étaient encore dans l'enfance, dans l'enfance de la mort, sans voix
6
.
Dépassant le commentaire géographique et politique qui fait habituellement l'objet du discours
journalistique, l'écrivain attire l'attention du lecteur sur la portée mythologique des images
diffusées. En inscrivant la famine africaine dans une ligne historique, elle montre que le
reportage s'appuie sur une mémoire à la fois collective et individuelle et qu'il renvoie le
spectateur à l'expérience anthropologique ancestrale de la faim, mais aussi à son statut
ontologique de mortel. Ainsi, l'image télévisuelle n'est pas prise telle quelle ; elle fait l'objet
d'un véritable décryptage qui justifie l'intérêt de la parole littéraire par la nécessité de montrer à
quel point, contrairement à leur apparente transparence, la référentialité des images de
reportage est problématique.
Parler de ce qu'elle voit à la télévision donne à Marguerite Duras l'occasion de
développer une réflexion nuancée sur les rapports entre l'image et la parole. Au moment de la
5
. Marguerite Duras,
Le Monde extérieur
,
op. cit.
, p. 38.
6
. Marguerite Duras,
L'Été 80
,
op. cit.
, p. 44.