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Marie-Laure Rossi : Marguerite Duras devant la télévision
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soir était essentiellement occupée à regarder la télévision et où, la diversité des chaînes n'étant
pas très importante, bon nombre des lecteurs de l'article pouvaient avoir vu la même émission.
A partir des années 1980, la télévision devient donc un sujet de la conversation quotidienne ;
elle apparaît bien souvent comme la source la plus évidente de la connaissance du monde et
des événements survenus récemment. Ainsi, l'évocation de l'actualité se fait souvent, chez
Marguerite Duras, par allusion. Sa façon d'écrire présuppose que le lecteur connaît les faits
dont elle parle et les images qu'elle évoque parce qu'il les a vus à la télévision. Dans
L'Été 80
,
elle réagit à l'annonce de difficultés économiques à venir :
La nouvelle est arrivée à travers la tempête d'un nouvel effort demandé aux
Français en vue d'une année difficile qui vient, de mauvais semestres, de
jours maigres et tristes de chômage accru, on ne sait plus de quel effort il
s'agit, de quelle année pourquoi tout à coup différente, on ne peut plus
entendre ce monsieur qui parle pour annoncer qu'il y a du nouveau et qu'il
est là avec nous face à l'adversité, on ne peut plus du tout le voir ni
l'entendre
4
.
Ni la nature des difficultés, ni l'identité des locuteurs ne sont précisées, comme si le
lecteur connaissait cela de toute évidence. Les informations transmises par la télévision
apparaissent comme un avatar moderne de la rumeur, qui semble partir de l'écran pour se
répandre on ne sait comment - " à travers la tempête ", dit l'écrivain - ouvrant l'expérience
quotidienne à des enjeux nationaux et internationaux qui ne relèvent pas habituellement de ce
mode d'expérience.
Les écrits journalistiques de Marguerite Duras donnent donc à percevoir l'expérience
télévisuelle comme un phénomène historiquement construit, caractéristique d'une époque où ce
média s'impose comme le moyen de communication de masse par excellence, qui nous parle et
nous impose son mode discursif, mais aussi dont on parle et qui sert de support aux échanges
sociaux. C'est dans le cadre de ces échanges que se construit le regard critique de l'écrivain sur
une forme alternative de discours par rapport à celles qu'elle pratiquait elle-même.
Malgré la fascination qu'elle témoigne pour certains programmes télévisés, Marguerite
Duras nous livre un regard qui ne se réduit pas à une expérience de l'ordre de la consommation.
Au contraire, elle nous propose un regard critique, tâchant d'évaluer les enjeux techniques et
symboliques sous-jacents à ce qu'elle voit.
En effet, sa manière de regarder la télévision est appuyée sur sa vision du monde et sur
ses compétences d'écrivain, de cinéaste et de journaliste. Elle se montre, en premier lieu,
4
Marguerite Duras,
L'Été 80
[1980], Editions de Minuit, coll. Double, 2008, p. 12.