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Alina Popescu : Mircea Daneliuc et la censure. Le parcours d’un cinéaste roumain à travers les dossiers de la
Securitate
110
sur le message du film et surtout sur l’époque où se situe l’action. Les notes de la Securitate
nous informent que le « CCES, la Commission Cinématographique, la Commission
Idéologique du CC PCR » ont visionné le film et que la Commission idéologique le considère
comme un « rebut idéologique ». On décide par conséquent de l’interdiction de sa diffusion
dans le réseau cinématographique avec le motif suivant : « Par rapport au niveau de culture
cinématographique des spectateurs, on peut interpréter d’une manière erronée certains
symboles ou le message du film, qui se veut une métaphore sur le cancer du fascisme’ »
19
.
Une autre note de la Securitate soutient que « le film
Glissando
contient de nombreuses
scènes pornographiques, immorales »
20
. Le même dossier nous informe que le réalisateur,
mécontent à cause de cette interdiction, a rédigé un mémoire et envisage des actes de
protestation publique relatifs à cette décision.
Sans détailler ici les stratégies employées par les cinéastes pour lutter avec la censure,
précisons toutefois que Mircea Daneliuc faisait figure de rebelle, tout comme Lucian Pintilie.
Si Pintilie utilisait stratégiquement son capital de notoriété et de relations forgées à l’étranger
en refusant toute négociation avec les autorités, Daneliuc devait mettre en œuvre des
stratégies à l’intérieur même du système. Lettres de protestations, interviews accordées à des
médias étranger, renonciation à la carte de membre de parti, tentatives de coalition d’un
groupe de cinéastes pour faire pression « plus haut », ont été tour à tour les réponses du
cinéaste aux tracas incessants de la bureaucratie. Le fait que le réalisateur continue à tourner,
même après deux longues périodes de pause
21
, n’est peut-être pas sans rapport avec l’intérêt
de la Securitate pour l’apaisement des conflits qui agitent le milieu du cinéma
22
.
Les renseignements livrés par les informateurs sur la personnalité des cinéastes et sur
leur entourage convergent vers l’attribution des étiquettes suivantes : Mircea Daneliuc est un
« protestataire », Dan Pita un « rêveur », Liviu Ciulei « un apolitique », Alexandru Tatos est
« tranquille, sérieux », Mircea Veroiu partage la même conception « bizarre,
philosophique »
23
que Daneliuc. Ces portraits psychologiques sommaires servent à la
Securitate pour décider de ses modalités concrètes d’action mais révèlent autant de ressources
que les cinéastes mobilisent dans leur jeu avec la censure. On peut également avancer que la
Securitate était plus attentive aux personnalités « rebelles », à en juger par l’épaisseur des
19
ACNSAS,
Fonds informatif
, Dossier I000904, p. 9
20
ACNSAS,
Ibid
., p. 8
21
Son dernier film,
Iacob (Jacob)
, sort en 1987, cinq ans après
Glissando.
22
La lecture des dossiers laisse entendre que la Securitate serait intervenue par le biais de personnes du milieu
cinématographique pour dissuader le cinéaste de protester.
23
ACNSAS,
Fonds informatif
, Dossier I000903, vol. I, pp.54-57