Alina Popescu : Mircea Daneliuc et la censure. Le parcours d’un cinéaste roumain à travers les dossiers de la
Securitate
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que ces jeunes, au premier abord superficiels, sont en réalité formés, ont une pensée sociale-
politique ferme, prêts à intervenir à chaque fois qu’on demande un coup de main »
15
. La
même source stipule que Daneliuc aurait refusé d’apporter ces modifications en argumentant
que « la réalité est comme ça et que c’est comme ça qu’il voit la vie ». Le film comporte des
scènes érotiques
–
tellement innocentes qu’un spectateur d’aujourd’hui les remarquerait à
peine – et une séquence mystique où une personne à qui on demande de réciter une poésie
commence par dire « Notre père » puis s’interrompt brusquement. Le réquisitoire s’enchaîne :
« L’histoire d’amour n’a rien de la pureté caractéristique de la jeunesse éduquée dans l’esprit
du Parti par l’UTC (Union de la jeunesse communiste) ; les jeunes vivent des situations qui ne
sont pas caractéristiques de la réalité, leurs actes et histoires sont déformés ; au cours de
l’excursion, les jeunes ne voient que des aspects négatifs ; le réalisateur n’a pas le sens
politique de présenter la réalité comme un TOUT Unitaire, où l’on a également des
réalisations dont on est fier, de l’héroïsme quotidien, etc. ; l’ambiance générale du film est
déprimante, la vie de famille de l’activiste UTC qui coordonne l’excursion est ambiguë, laide,
etc. »
16
. La date officielle de la sortie est 1980 mais le film est revu exceptionnellement en
1982 par le CCES qui, alerté par des lettres des spectateurs, souhaite réévaluer son contenu
idéologique. La raison de ce visionnage inhabituel est plus probablement due à la
susceptibilité augmentée du Conseil envers le réalisateur qui tournait à l’époque
Glissando
, un
autre film-problème.
Ce qui caractérise l’univers artistique du réalisateur aux yeux de la censure est « la
description misérabiliste de la réalité ». Ainsi, le film
L’Essai de microphone
se résume, selon
un informateur, à une ironie sur les travailleurs, sur la misère des logements, des habits, sur
leur morale douteuse. Dans le film une équipe de la télévision réalise des émissions sociales
avec des citoyens qui ne respectent pas la loi. Pris au dépourvu par la caméra intrusive, des
gens doivent avouer des délits
comme le fait de voyager sans billet de train. Le sujet n’est
qu’un prétexte qui permet au cinéaste de promener son objectif à travers des milieux sociaux
et des endroits divers qui composent un tableau désenchanté de la Roumanie des années 1970.
Il est étonnant de découvrir à travers ces notes informatives à quel point de différentes
personnes mobilisent leurs compétences professionnelles afin de décrypter autant l’ambiance,
les caractères, le message, que les intentions cachées du cinéaste et le décodage possible par le
public. Ainsi, une note fournie par une scénographe précise que le réalisateur cherche
15
ACNSAS,
ibid.,
p.33
16
Ibid.,
p.119