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Alina Popescu : Mircea Daneliuc et la censure. Le parcours d’un cinéaste roumain à travers les dossiers de la
Securitate
107
qui contrevient aux principes du travail et de l’éthique communistes où le collectif prime sur
l’individuel.
Daneliuc débute en 1975 avec le film
Cursa
(
La Course
), un film apprécié par la
critique pour la nouveauté de son langage cinématographique, dépourvu de l’emphase
caractéristique de la plupart des films de l’époque. Son second film,
Editie speciala
(
Edition
spéciale
, 1977) est censuré par la Commission Cinématographique du CCES car il montre des
scènes « naturalistes, de violence » et une cérémonie légionnaire qui est filmée de telle
manière qu’elle semble « mystique, irréelle »
11
. Le fait que Daneliuc se trouve en 1978 avec
deux scénarios en attente et sans avoir travaillé depuis un an et demi est probablement une
conséquence de ses agissements « protestataires », qui font d’ailleurs l’objet de sa
surveillance par la Securitate. En même temps il rejette quatre scénarios proposés par Les
Maisons du Film
12
en arguant que « les films sur le 23 août sont pour les médiocres »
13
. Cette
stratégie de refus du compromis artistique semble porter ses fruits puisque Daneliuc réalise en
1980 trois films,
Croaziera
(
La Croisière
),
Proba de microfon
(
Essai micro
) et
Vanatoarea de
vulpi
(
La Chasse aux renards
).
La Croisière
raconte l’histoire d’un groupe de jeunes récompensés par une excursion
sur le Danube. Le groupe, accompagné par des responsables qui organisent des activités
éducatives et divertissantes, traverse des situations diverses de vie quotidienne et entre en
conflit avec l’absurde et l’aléatoire de la discipline socialiste qui leur est imposée. Le film est
une satire de la formation de l’homme nouveau, de la précarité et du manque de repères de la
jeunesse, des dirigeants rigides et abusifs.
14
C’est également une parabole forte sur un divorce
social à deux niveaux : entre les générations mais aussi entre idéologie et quotidien. La
Securitate fut attentive au message du film et à l’univers artistique du réalisateur, qu’elle
sonda minutieusement en confrontant des informations émanant des institutions ou des
personnes du milieu cinématographique. Une note informative, fournie vraisemblablement par
une personne familière avec les exigences idéologiques imposées aux films, affirme qu’on a
suggéré au réalisateur de rajouter des séquences qui soulignent « la générosité, l’humanisme,
les qualités morales du jeune d’aujourd’hui, éventuellement des histoires qui soulignent le fait
11
ACNSAS,
ibid
., p. 4.
12
Ce sont des maisons de productions chargées de rendre compatibles les scénarios avec les plans thématiques et
de sélectionner des réalisateurs pour leur mise en œuvre
13
M. Daneliuc se réfère ici avec mépris à une catégorie de cinéastes qui se contente de réaliser des films « de
commande », dont les films sur les dates anniversaires importantes pour l’historiographie communiste.
14
Calin Caliman estime que ce film est « dissident » et « invraisemblable » pour les années quatre-vingt car il
montre un dirigeant incompétent qui prend de mauvaises décisions, dans Caliman C.,
Istoria filmului
romanesc…
,
op.cit
, p.301.