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Sarah Lécossais - L'impossible évolution des normes de genre dans les séries télévisées françaises (1992-2010)
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Résistances masculines et « inventivité transgenre »
16
L'arrivée des différentes héroïnes à un nouveau poste va souvent de pair avec des résistances
masculines symbolisées par une réassignation des femmes à leur sexe. Les dialogues sont les
premiers vecteurs de ces résistances, comme en témoignent les remarques désobligeantes mettant
instantanément en doute leurs compétences, pour la seule et unique raison qu'elles sont des femmes.
Ce sexisme se lit dans les commentaires des personnages masculins qui, par principe, s'attendent
toujours à ce que leur futur collègue ou supérieur hiérarchique soit un homme. Florence Larrieu
subit ce genre de remarques de la part de son greffier comme du substitut du procureur. Ainsi, le
premier lui explique sa surprise de la manière suivante : « C'est-à-dire que j'attendais un homme,
alors euh.. » tandis que le substitut l'appelle « ma pauvre enfant ». Les hommes rappellent ainsi à
leurs collaboratrices qu'avant d'être des professionnelles, elles sont des femmes, ou, en d'autres
termes, que leur identité de genre prime sur leur identité sociale.
Ces remarques se doublent de commentaires sur leur physique, remarques laissant entendre
qu'elles seraient trop jeunes ou trop jolies pour exercer des fonctions d'autorité. De tels propos
constituent, comme le souligne Geneviève Pruvost, « un moyen assez efficace de disqualification
des compétences professionnelles des femmes »
17
. En effet, en insistant sur leur beauté ou leur
jeunesse, les hommes « leur dénient, en creux, toute autre qualité »
18
. Les exemples de ce genre sont
légion dans les séries télévisées françaises et montrent que les femmes n'ont pas, au premier abord,
leur place aux postes qui sont les leurs. Nous pouvons ici mobiliser le concept de « caractéristiques
accessoires attendues »
19
proposé par Everett Hughes. Ce dernier montre que des caractéristiques
sont associées aux différentes professions et qu'elles modèlent les attentes des individus vis-à-vis
des professionnels auxquels ils ont affaire. Dans notre corpus, on voit rapidement que l'une des
« caractéristiques accessoires attendues » pour les métiers de juge ou de commissaire est d'être de
sexe masculin. La masculinité agit ainsi comme une garantie de savoir-faire, de compétence, de
professionnalisme, tandis que la féminité devient un handicap, voire un stigmate. Les héroïnes sont
donc constamment réassignées à leur genre. Il est toutefois intéressant de noter que, d'une part,
certaines héroïnes ne se laissent pas faire et se rebiffent contre ces remarques, et, de l'autre, que les
personnages masculins tenant ce genre de propos n'attirent pas la sympathie du public en incarnant
une vieille garde patriarcale dépassée.
16 Pruvost, Geneviève,
Profession : policier. Sexe : féminin
, Editions de la Maison des Sciences de l'Homme, Paris,
2007, p. 288
17 Geneviève Pruvost,
op. cit.
, p. 89
18
Ibid
.
19 Everett Hughes, « Dilemmes et contradictions de statut », in
Le regard sociologique, essais choisis
, Editions de
l'EHESS, Paris, 1996, p. 188