Sarah Lécossais - L'impossible évolution des normes de genre dans les séries télévisées françaises (1992-2010)
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elle-même et de la « formule »
3
– selon le terme de Jean-Pierre Esquenazi – qu'elle développera.
Ces pilotes sont donc les porteurs du principe narratif de la série et doivent en même temps mettre
en situation un héros, ou une héroïne, inconnu.e du public. En quatre-vingt dix minutes, le
téléspectateur doit comprendre le caractère du personnage, son parcours familial et professionnel,
ses forces et faiblesses, en un mot, « le spectre »
4
du personnage.
Nous proposerons tout d'abord une analyse des personnages dans une perspective
sociologique, en les considérant comme de « véritables acteurs sociaux »
5
(Chalvon-Demersay,
2005). Puis nous développerons le concept d' « inventivité transgenre » (Pruvost, 2007) appliqué à
nos héroïnes avant de nous pencher sur leur représentation filmique. Cette étude s'inscrit plus
globalement dans une réflexion en termes de genre.
Une mise en situation révélatrice du genre
En commençant à visionner les pilotes, nous avons très vite remarqué deux « ficelles »
scénaristiques employées pour la présentation des personnages. La première consiste à plonger
d'emblée les téléspectateurs dans l'action (le pilote de
La Mondaine
(TF1, 1994) s'ouvre sur le
commissaire Etchegoyen poursuivant un malfrat dans les rues de Pigalle), la seconde à faire
découvrir l'univers fictionnel au téléspectateur en même temps que le personnage principal qui
prend de nouvelles fonctions professionnelles (nous découvrons ainsi les couloirs d'une préfecture
derrière les pas de Marianne Rivais dans
Chère Marianne
, TF1, 1999). Cependant, en progressant
dans le visionnage, nous avons réalisé que ces ficelles étaient plus que des techniques narratives.
Pourquoi, sinon, seules les femmes seraient-elles placées dans la délicate situation de la prise de
fonction ? Elles servent la construction des personnages. Comme le souligne Pierre Beylot, « Le
personnage est aussi une
construction sociale
: c'est un lieu où viennent se cristalliser des
représentations sociales et culturelles »
6
. Mais cette construction sociale s'avère également être une
construction genrée. En effet, le choix de présentation des personnages récurrents est lié à leur
genre. Si héros et héroïnes sont placés dans des situations différentes, c'est en raison de leur sexe.
À l'exception des héros itinérants
7
, la plupart des héros masculins sont déjà
professionnellement installés lors de l'épisode pilote : les Cordier, Van Loc et autres commissaires
3 Jean-Pierre Esquenazi,
Les séries télévisées, l'avenir du cinéma ?,
Armand Colin, Paris, 2010, p. 90
4 John Truby,
L'Anatomie du scénario. Cinéma, littérature, séries télé
, Nouveau Monde Editions, Paris, 2010, p. 299
5 Sabine Chalvon-Demersay, « Le deuxième souffle des adaptations », in
L'Homme
, n°175-176, 2005, p 77-111, p.81
6 Pierre Beylot,
Le Récit audiovisuel
, Armand Colin, Paris, 2005, p. 200
7 Les héros itinérants, qu'ils soient des hommes ou des femmes, sont toujours placés en début d'épisode dans la
situation d'une nouvelle prise de poste, même s'ils exercent leur profession depuis longtemps : Fabien Cosma ou
Pierre Sylvestre doivent se faire accepter comme médecin remplaçant, Mary Lester comme lieutenant affecté à une
enquête spécifique, etc.