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Adrienne Boutang : Réinventer la transgression, interroger la norme : stratégies de démarcation
dans le secteur indépendant du cinéma américain contemporain
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retrouvera systématiquement dans les collaborations entre L. Clark et son jeune scénariste
Harmony Korine, à accentuer volontairement tous les éléments donnant à l'échange sexuel un
caractère tabou et dérangeant. La stratégie, toujours identique, consiste à rendre une
représentation, potentiellement aguichante («
prurient
», en anglais), gênante, voire
insoutenable, en soulignant les éléments tabous qu’elle comporte.
Sur le plan formel, le film prend également le contrepied des principes de la représentation
mainstream
de l'acte sexuel, qui proscrit la nudité frontale, et surtout privilégie la
fragmentation par le montage, situant l’acte sexuel sur le plan de l’imaginaire, du fantasme,
plus que de la représentation réaliste, mais aussi les plans rapprochés, impliquant plaisamment
le spectateur dans la scène, au lieu de le mettre dans une position distanciée de voyeur. Le
recours au son réel, sans musique, contribue, dans
Kids
, à situer la séquence au présent, là où
Hollywood, notamment dans les
erotic thrillers
, déréalise les situations en ayant recours à
une musique de fosse qui donne à la séquence une atmosphère romantique – cet « interlude
musical » (« musical sexual interlude ») repéré et défini par Linda Williams
2
. La séquence,
filmée entièrement en plan large, crée donc un effet de mauvaise distance, qui donne une
impression de réalisme plus grande, tout en refusant d'impliquer totalement le spectateur dans
l'interaction sexuelle. Le cadrage dévoile la nudité des deux personnages, mais non leurs
parties génitales, ce en quoi le film se différencie des codes du cinéma pornographique ; il n'y
a aucune coupe et l'acte est mené jusqu'à son terme. On n'est pas ici dans une sexualité
fétichisée comme dans les
erotic thrillers
: les personnages sont entièrement nus, filmés en
plan large, la caméra est statique, il n'y a quasiment pas de coupes, et l'éclairage est naturel,
loin des stylisations clair obscur des
erotic thrillers
. L’emploi d’un plan fixe, insistant sur la
continuité d'une performance qui dépasse le cadre de la fiction, confère à la séquence une
dimension de réalisme frappant, approchant du documentaire, et, vu le contexte, de la
pornographie amateur. Cette volonté de continuité sans ellipse situe
Ken Park
dans la lignée
des films d'avant-garde, comme par exemple le
Blue Movie
d'Andy Warhol (1969). Ce type
de films combine une dimension sulfureuse, naissant de la représentation d’actes sexuels
explicites, à une esthétique de cinéma d’avant-garde, consistant à laisser les «
dull bits
», les
temps morts, à l'intérieur de la séquence : réalisme de la bande-son, « temps réel », intégrant
les moments d’ennui, maintien des moments de transition pendant lesquels les comédiens
changent de position. On retrouve chez Larry Clark ce refus de la coupe et de l’ellipse ; mais
il fonctionne ici comme élément ambivalent, car il est intégré dans une narration plus
classique. Le décalage se fait entre une dimension transgressive, aguicheuse, et la volonté de
placer le spectateur dans une position désagréable, voire intenable, qui lui interdit de
s'impliquer plaisamment dans le spectacle.
2
Linda Williams,
Screening Sex
, Duke University Press, 2008, p. 83.