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Tanguy Bizien : Le regard et la voix de la rumeur dans
Le Corbeau
d’Henri-Georges Clouzot
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Pascal Froissart met en cause la facilité qui consiste à faire de la rumeur un concept
détaché de toute histoire. « En oubliant que l’idée de rumeur a été construite au cours du
temps, on essentialise le phénomène, et ce faisant, on lui attribue une nature qui, au mieux est
trompeuse, au pire laisse échapper l’essentiel »
10
. Il note que c’est avec Louis William Stern,
en 1902, que la rumeur s’échappe de son acception sonore dominante et devient un
phénomène caractérisable dont les qualités de stabilité et d’unicité sont mesurables. Mais c’est
surtout avec Rosa Oppenheim, à partir de 1911, que la rumeur est rapprochée du phénomène
médiatique. Pour la première fois, elle est associée à la puissance de la presse et si Oppenheim
« n’est pas la première à mettre en avant le rôle du nombre dans la notion de public, elle est
cependant la première à associer rumeur et public, rumeur et foule, rumeur et masse »
11
. Pour
Froissart, parler de média à propos de la rumeur est une facilité qui néglige à la fois le
mécanisme de déformation du message initial et le mécanisme de diffusion de l’information
médiatique. Contrairement à lui, c’est la logique imposée par la transmission de la lettre
anonyme, et la faculté de la rumeur à se transformer en bruit médiatique jusqu’à se substituer
à la vérité des événements qui nous intéressent. Il ne s’agit donc pas de dire que
Le Corbeau
illustre la rumeur comme média ; il s’agit de montrer comment elle en vient à se substituer au
réel, en imposant des phénomènes de croyance qui reposent sur la confiance accordée par les
lecteurs à la lettre, ou plutôt sur le doute qu’elle sème. Les valeurs d’authenticité et de vérité
associées aux lettres classiques influent sur la réception des lettres anonymes. En existant sous
la forme d’un support matériel, les mots acquièrent une réalité tangible, vérifiable. Peu
importe que le discours soit vrai ou faux, réel ou imaginaire, la seule étape de la publication
matérielle atteste une part de réalité et une part de vérité.
En combinant les effets visuels aux effets sonores, Clouzot parvient à rendre tangible
un phénomène invisible par essence. L’existence matérielle des lettres permet au réalisateur
de jouer sur des effets de présence et d’absence tout autant que sur des effets de transmission
renvoyant au pouvoir de nuisance propre aux discours anonymes. Ignorant les frontières, la
rumeur s’infiltre dans l’esprit des habitants jusqu’à modifier leurs comportements tout en
influant sur le réel lui-même. L’absence d’ancrage énonciatif des lettres anonymes favorise
par ailleurs la reprise du discours de l’anonymographe par chaque individu, tout en
provoquant la création d’un ensemble homogène déterminé à éliminer l’élément étranger qui
10
Pascal Froissart, « L’invention du “plus vieux média du monde”»,
Médias 1900-200
,
Médiation et Information
,
n°12-13, Paris, L’Harmattan, 2000, p. 184.
11
Ibid.
, p. 192.