Sarah Lécossais - L'impossible évolution des normes de genre dans les séries télévisées françaises (1992-2010)
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voit le buste et le visage du capitaine et peut remarquer que celui-ci repasse son pantalon. Puis la
caméra passe sous la table et on découvre progressivement ses jambes nues, ses chaussettes et enfin
ses bottes. Tout au long de l'épisode, c'est le corps masculin qui est montré, ce qui est assez
surprenant car exceptionnel. Le lieutenant Joana Larsen au contraire apparaît en trois plans
classiques. Tout au long de l'épisode, Joana échappe à la transformation en objet : elle est un sujet
agissant, porte un jean, des bottes, un gros pull et une veste en cuir, tenue pratique pour la flic de
terrain et femme à moto qu'elle est. Joana est montrée, construite et caractérisée comme une femme
libre, indépendante, voire masculine ou dé-féminisée. On pourrait ainsi croire à un renversement
total de la manière de représenter des personnages en fonction de leur genre. Cependant, la
« norme » est réinstaurée en fin d'épisode, tant du point de vue de la monstration que du point de
vue du sens. Joana Larsen, qui avait jusqu'alors échappé à toute féminisation ou érotisation devient,
durant les deux dernières minutes de l'épisode un pur objet et offre enfin au téléspectateur masculin
le plaisir scopophilique qui lui avait jusqu'alors était interdit. En effet, la dernière scène va procéder
à une transformation radicale du personnage. Joana échange sa tenue de motarde pour une tenue de
« vraie » femme, femme-fatale désirable. Tous les accessoires de la féminité entrent en jeu :
maquillage, chevelure lâchée, bas, escarpins. Puis nous assistons à une succession de plans du corps
féminin morcelé : la caméra filme les chaussures à talon, les jambes galbées, passe au visage – elle
est presque méconnaissable ainsi « mascaradisée » – puis s'attarde longuement sur son décolleté.
C'est ainsi toute la construction de ce personnage de femme indépendante et féministe qui est
remise en question. Bien plus, à travers la norme filmique, c'est la norme de la féminité qui est ici
réinstaurée. L'image de la mascarade nous renvoie dès lors aux travaux d'Angela McRobbie qui
réutilise le concept en parlant de « mascarade post-féministe »
37
. Elle évoque alors l'hyper-féminité,
le retour de la mode des stilettos et des mini-jupes, mais surtout le fait que les discours médiatiques
et féminins revendiquent ce look comme un choix, et non plus comme une prise au piège. Selon
l'auteur, cette mascarade est « une nouvelle forme de pouvoir du genre qui réorchestre la matrice
hétérosexuelle afin de sécuriser, à nouveau, l'existence de la loi patriarcale et de l'hégémonie
masculine, mais cette fois au moyen d'une sorte d'ironie, quasi-féministe, délimitant une distance
dans l'acte d'accepter l'uniforme de la féminité »
38
. Ainsi, les dernières minutes de cet épisode
pourraient être lues comme l'exemple typique du
backlash
discuté par Angela McRobbie et de la
permanence – sous un jour nouveau – de l'ordre établi.
Conclusion
L'analyse de ces pilotes de séries françaises nous a permis de mettre en lumière le fait que
37 Angela McRobbie,
The Aftermath of Feminism. Gender, Culture and Social Change
, London, Sage, 2009, p. 59
38 Angela McRobbie,
op. cit
. (notre traduction) p. 64-65